En janvier 1857, Madame Bovary est sur le banc des accusés. Alors que
s’ouvrent les portes de la sixième chambre correctionnelle du tribunal de
la Seine, on fait l’anatomie d’une femme. « Outrages aux bonnes mœurs »,
« atteintes à la morale publique » résonnent contre les murs du prétoire.
En écrivant l’histoire d’une femme adultère, qui s’ennuie à en mourir
dans un monde à l’horizon trop bas, Flaubert scandalise : Trop immoral ?
Trop critique ? Trop subversif ? Le roman n’en finit pas de choquer ses
contemporains. Mais ne serait-il pas, en fin de compte, trop réel ? Il apparaît
en effet dangereux de se regarder de trop près dans ce miroir tendu. Les
failles et les mutations socio-économiques s’y révèlent : l’avènement de la
société de consommation, les progrès scientifiques, la condition féminine.
L’auteur choque car il explore une vision sans concession de son époque
qui contredit l’hypocrisie d’une certaine morale bourgeoise.
Le spectacle opère un glissement du procès vers le roman, du réel vers la
fiction. Les avocats et le procureur finissent par incarner les personnages
qu’ils évoquent, se prenant au jeu du rituel judiciaire. Chaque mot devient
une pièce à conviction, les entraînant sur le chemin de l’incarnation. Un
trouble voit alors le jour. Qui est qui ? Les émotions dissimulées sous les
métaphores explosent tandis que la cour de justice devient le théâtre des
passions d’Emma.
Lorsque le procès de Gustave Flaubert s’ouvre, Madame Bovary vient d’être publié sous
forme de feuilleton dans La Revue de Paris, après cinq ans d’un travail littéraire acharné.
Les accusations d’outrage aux bonnes mœurs du ministère public arrivent à point nommé.
L’un des principaux journaux d’opposition au Second Empire est ainsi mis sur la sellette. En
retraçant l’histoire d’une tentative de censure, la pièce nous interroge sur le pouvoir politique
de la littérature. Monter ce texte questionne les enjeux de la liberté d’expression dans notre
monde contemporain. Le procès de Gustave Flaubert fait écho aux combats d’aujourd’hui.
De nos jours, la censure s’exerce également sur les réseaux, par le biais des référencements
des algorithmes ou encore la propagation de fake news. La pièce, en montrant les enjeux
sous-jacents de ce procès, nous amène à nous interroger sur notre propre actualité et à
cultiver notre esprit critique.
Qui est véritablement Emma Bovary ? Cette question hante le procureur Pinard, car le
procès de 1857 fait avant tout l’anatomie d’une femme. Pour aborder le rapport au corps et
au charnel, la mise en scène mêlera la danse au texte. Les nombreuses scènes de bals, de
fêtes et de réunions mondaines nous donnent l’opportunité de développer une recherche
chorégraphique mêlant la valse aux soirées techno pour exprimer les aspirations et les
frustrations des personnages. La composition musicale se construit en parallèle du travail de
recherche corporelle afin de donner corps à l’imaginaire gothique et romantique d’Emma.
Les boîtes à rythmes se superposent aux accords de guitare de façon à renvoyer les époques
dos à dos.
«Il est une heure du matin. Je ne sais pas comment je n’ai pas la poitrine défoncée, depuis quatre
heures que je hurle sans interruption. »
Gustave Flaubert, à propos de l’écriture de Madame Bovary.
Pour Flaubert, l’écriture se vit dans le souffle, dans la sonorité des mots expulsés de la
poitrine, tout comme les réquisitoires ou les plaidoiries. Dès lors, faire entendre sa prose par le
théâtre semble nécessaire pour apprécier la richesse de sa recherche stylistique. Le spectacle
explore une adresse publique engagée, où le langage est projeté, chuchoté, travaillé avec
des harmonies et des dissonances. Les voix des acteurs se mêlent et se superposent afin de
mettre en lumière les jeux de sonorités, le rythme de la syntaxe et la richesse du vocabulaire.
Pour aborder ce texte, nous travaillerons dans une logique chorale afin d’illustrer le passage
de l’individualité au collectif, du comédien au magistrat, du magistrat au personnage. La
choralité nous permet de composer et décomposer les personnages et les identités à l’infini.